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C'est dans la colonne de droite tout en bas...

19 septembre 2019 4 19 /09 /septembre /2019 09:06

Le dérèglement climatique change les cadres du débat politique et devient un prisme incontournable de lecture du monde, explique François Gemenne, chercheur en sciences politiques, rattaché à l’université de Liège et enseignant à Sciences Po. Dans ce contexte, les chercheurs ont un rôle majeur à jouer et ne peuvent pas se dérober. Entretien avec Alexandre-Reza Kokabi et Lorène Lavocat pour Reporterre, mai 2019. Lire aussi  François Gemenne : « La France terre d’asile est une légende » et  Aux origines climatiques des conflits.

François Gemenne : « Le problème n’est pas tant le capitalisme que le court-termisme »

Reporterre — Dans votre enfance, quel était votre rapport à la politique et à l’écologie ?

François Gemenne — Mes parents étaient professeurs de lycée à Liège, en Belgique. J’ai grandi dans un milieu assez privilégié, très culturel. Petit, je regardais le journal télévisé et je connaissais les noms des principaux hommes et femmes politiques. Dans les supermarchés, je montais souvent sur des tabourets et je haranguais les gens en disant « je suis François Mitterrand », parce que j’avais identifié que Mitterrand portait le même prénom que moi.

J’étais déjà sensible aux questions écologiques, particulièrement la disparition des espèces. À l’école primaire, nous avions lancé un journal qui s’appelait Le Cri de la nature. Avec quelques amis, on rédigeait des articles sur les espèces en danger, on les photocopiait chez nous, et on vendait ce journal dans la cour de récréation. La revue marchait bien !

Plus tard, vous avez d’abord souhaité devenir diplomate, avant d’hésiter entre une carrière politique — vous étiez membre du parti belge Écolo — et le monde de la recherche… Qu’est-ce qui vous a fait pencher pour la recherche ?

L’affaire Francorchamps. Le parti Écolo avait réussi à faire voter une loi qui interdisait la publicité pour le tabac dans l’espace public. La Belgique avait un grand prix de Formule 1, Spa-Francorchamps, largement sponsorisé par les cigarettiers. Et l’infâme Bernie Ecclestone, grand patron de la Formule 1 à l’époque, avait dit : « Si la Belgique maintient cette loi, je retire le grand prix du calendrier. » La plupart des partis étaient prêts à faire une exception « Francorchamps », mais les Verts ont tenu bon. Ils sont apparus comme les fossoyeurs de l’économie, et ils se sont pris une dégelée électorale en 2004, où ils ont perdu la moitié de leur électorat.

Plutôt que de me retrouver politique dans l’opposition, j’ai décidé de mettre ce moment de disette électorale à profit pour faire une thèse sur les réfugiés écologiques. À l’époque, très peu de gens en parlaient, ça apparaissait comme un sujet de niche tout à fait anecdotique.

« En faisant de la recherche, je fais aussi de l’action politique, et je pense plus efficacement que si j’étais député. Nous devons nous investir dans les débats publics plutôt que de les fuir, comme certains collègues le font. »

« En faisant de la recherche, je fais aussi de l’action politique, et je pense plus efficacement que si j’étais député. Nous devons nous investir dans les débats publics plutôt que de les fuir, comme certains collègues le font. »

Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Lors d’un stage à l’ONU, en 2001-2002, je me suis retrouvé coincé dans un ascenseur avec Enele Sopoaga, qui était ambassadeur du Tuvalu aux Nations unies. Il m’a expliqué que Tuvalu venait de réunir assez d’argent pour payer la cotisation d’adhésion à l’ONU et que sa mission était d’alerter les États sur la hausse du niveau des mers et la potentialité que les Tuvaliens deviennent des réfugiés climatiques. J’avais été fasciné par cette histoire. Par la suite, j’ai passé plusieurs mois à Tuvalu, un an à La Nouvelle-Orléans avec ceux qui avaient subi l’ouragan Katrina, puis avec les déplacés de la catastrophe de Fukushima.

Au cours de ma thèse, le sujet a trouvé de plus en plus d’écho et j’ai été sollicité pour en parler. En 2010, au moment de la COP16 à Cancún (Mexique), nous, chercheurs, sommes parvenus à faire passer dans la négociation internationale l’idée que les gens migrent aussi pour s’adapter, et pas seulement parce qu’ils ont échoué à s’adapter. Les migrations ont été reconnues comme une stratégie possible d’adaptation qui peut recevoir des financements.

Sur les migrations, des chercheurs se sont transformés en entrepreneurs politiques, pour porter cette cause, de la même manière que le Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] est un entrepreneur politique sur la question du changement climatique.

Aujourd’hui, vous vous considérez donc comme un « chercheur entrepreneur politique » ?

La recherche, c’est le contraire de la tour d’ivoire. Être chercheur, c’est la plus grande possibilité de changer les choses, car la science pose les cadres du débat. En faisant de la recherche, je fais aussi de l’action politique, et je pense plus efficacement que si j’étais député. Nous devons nous investir dans les débats publics plutôt que de les fuir, comme certains collègues le font.

Quitte à accepter, comme vous l’avez fait, de débattre dans les médias avec des membres du Rassemblement national ?

Il faut accepter des débats avec des gens qui ne pensent pas comme nous, et même avec des gens qui font leur fonds de commerce de mensonges et de rumeurs. Quand Benoît Hamon ou Europe Écologie-Les Verts (EELV) m’ont sollicité pour les conseiller, j’ai évidemment dit oui. Mais je considère qu’un chercheur n’a pas à être partisan : il est au service de tous les partis démocratiques, pour que la décision publique et les orientations politiques s’appuient sur des faits et sur de la science. Particulièrement aujourd’hui dans un monde de « post-vérité », où tout le monde a tendance à transformer les informations. C’est pourquoi, à l’époque où Sarkozy était à l’UMP, j’étais intervenu à sa demande lors d’un congrès. Et c’est pourquoi je ne suis plus membre d’aucun parti politique. En tant que chercheur, on ne peut pas sombrer dans la partisanerie.

On a souvent cette image du chercheur qui doit, au nom d’une objectivité, rester neutre. Pour vous, ça n’a pas de sens ?

Le chercheur doit être honnête, il ne doit pas être neutre. La science n’est pas neutre. Quand on travaille sur des phénomènes aux implications sociales aussi importantes que le changement climatique ou les migrations, on ne peut pas publier ses résultats dans des revues académiques et ne pas prendre part au débat. Le climatologue qui fait des mesures de concentration de gaz à effet de serre et qui voit que ça s’emballe, ne peut pas se contenter de publier ses travaux dans Global Environmental Change. Bien sûr qu’il doit sonner l’alarme, bien sûr qu’il doit s’impliquer dans le Giec ! Je me reconnais tout à fait dans la démarche du Giec : fournir un condensé de la science, et laisser les politiques prendre leurs décisions.

Que disent les migrations environnementales du monde dans lequel nous vivons ?

Elles disent que les problèmes sont profondément imbriqués les uns dans les autres : ces migrations sont tout autant économiques et politiques qu’environnementales, elles ne sont pas séparées des autres dynamiques migratoires. En Afrique subsaharienne, la moitié des gens dépendent de l’agriculture de subsistance, et c’est leur principale source de revenus. Si l’environnement se dégrade, si les températures ou la pluviométrie changent, ils perdent leur source de subsistance.

Avec le changement climatique, toute une série de cadres d’analyse n’a plus de sens : les frontières, la souveraineté. Qu’est-ce que veut dire la souveraineté nationale à Tuvalu, quand les côtes de votre pays sont grignotées par la mer en raison du mode de vie d’autres pays, à l’autre bout du monde ? Que veut dire le concept de frontière quand la géographie des cartes est complètement redessinée ?

Les migrations environnementales nous disent qu’aujourd’hui le futur et le présent de populations sont complètement transformés à cause de facteurs sur lesquels ils n’ont plus aucune prise. Ça implique de penser les choses de manière « anthropocénique » : notre place sur cette planète ne s’arrête pas à nos frontières nationales et notre responsabilité en tant qu’humains ne s’arrête pas à des frontières géographiques ou générationnelles. Il faut repenser les relations internationales pour les transformer en relations globales.

« Il faut concevoir les luttes et mobilisations locales comme étant une déclinaison de l’international. On ne peut pas se dire “je vais aller tout seul cultiver mon lopin de terre en permaculture et tant pis pour les autres” ».

« Il faut concevoir les luttes et mobilisations locales comme étant une déclinaison de l’international. On ne peut pas se dire “je vais aller tout seul cultiver mon lopin de terre en permaculture et tant pis pour les autres” ».

Lors de notre dernier entretien, vous aviez souligné la tendance des luttes écolos à se replier dans le cadre des frontières et se concentrer sur des solutions principalement locales. N’est-ce pas la preuve d’un échec de l’action internationale ?

Oui, mais c’est une défaite à laquelle je ne me suis pas encore résolu. La politique internationale est extrêmement décevante, malgré certaines avancées. L’Accord de Paris reste un succès important, le pacte mondial de l’ONU sur les migrations aussi. C’est compliqué de penser l’action au niveau international mais le localisme est un repli qui va à l’encontre de tout ce que je suis. Ce n’est pas un hasard si le Rassemblement national (RN) a choisi le localisme comme son nouveau credo écologiste.

Les mobilisations étudiantes pour le climat ou l’Affaire du siècle sont essentielles, mais exiger de la France qu’elle réduise ses émissions, c’est insuffisant. Même si nous devenions un pays exemplaire, ça ne changerait quasiment rien au dérèglement climatique global. Il faut aussi demander que la France fasse tout ce qu’elle peut pour réduire les émissions à l’étranger, en subsidiant massivement les renouvelables partout dans le monde, en cessant les subsides aux énergies fossiles.

Comment peut-on agir au niveau international ?

Il faut concevoir les luttes et mobilisations locales comme étant une déclinaison de l’international. On ne peut pas se dire « je vais aller tout seul cultiver mon lopin de terre en permaculture et tant pis pour les autres ».

Il faut soutenir des mouvements sociaux ou des ONG, comme 350.org ou Greenpeace, qui dépassent les frontières. Ensuite, il faut faire pression collectivement sur des banques ou des entreprises multinationales. Je suis révulsé quand des gens viennent me dire « qu’est-ce qu’on peut y faire, de toute façon, on est en France, ce sont des multinationales qui décident ». Les banques qui investissent massivement dans les énergies fossiles sont BNP Paribas et la Société générale. Lafarge est le numéro 1 du ciment, Nissan Renault est le numéro 1 de l’automobile ! Je suis effrayé de voir combien les gens se sentent déconnectés de l’action internationale. La France a un siège au Conseil de sécurité, nom d’un chien (sic) ! Qu’on puisse se sentir impuissant quand on est dans un minuscule pays comme Sao Tomé-et-Principe ou Tuvalu, d’accord, mais quand vous êtes Français, vous ne pouvez pas dire des choses comme ça.

Vous retrouvez-vous dans les actions d’ANV-COP21, qui a bloqué des sièges de multinationales ?

Bien sûr, ça permet de mettre l’accent là où il y a un problème. Mais la question c’est aussi : comment travailler avec ces entreprises pour les faire changer. Car, dans dix ans, ces entreprises seront toujours là. Donc, soit on se dit que ce sont de grands méchants avec qui on ne peut rien faire, soit on cherche à les faire changer. Le but n’est pas de fermer Total, mais de transformer l’entreprise en leader énergétique d’un monde post-carbone. Il faut aussi mettre le doigt sur l’hypocrisie, et dénoncer les partenariats de Total avec Sciences Po. Mais j’ai peur que si on se dit « il faut tout renverser, il faut sortir du capitalisme », on n’ait pas le temps.

« Je ne fais pas partie de ceux qui vont dire « sale flic », parce qu’eux aussi sont sous tension et ils ne sont jamais que les instruments d’ordres qui leur sont donnés par la préfecture ou par le ministère. Mais je pense que Castaner devrait démissionner immédiatement. »

« Je ne fais pas partie de ceux qui vont dire « sale flic », parce qu’eux aussi sont sous tension et ils ne sont jamais que les instruments d’ordres qui leur sont donnés par la préfecture ou par le ministère. Mais je pense que Castaner devrait démissionner immédiatement. »

À l’inverse, beaucoup de personnes disent qu’on n’a pas le temps pour les petits pas, pour changer les pratiques dans telle et telle entreprise, et que la seule solution, c’est de changer radicalement les choses. Qu’en pensez-vous ?

Je voudrais pouvoir croire au grand soir. Mais c’est un risque considérable à prendre, et vu les enjeux, je n’y suis pas prêt. Car peut-être qu’en 2022 tout va s’écrouler et qu’on mettra autre chose en place. Mais si ça n’arrive pas très très rapidement… on est foutus. Tandis que je vois ce qu’il est possible de faire au quotidien en travaillant avec ces entreprises, et ce n’est pas forcément une stratégie des petits pas. Il s’agit de leur montrer à quel point, sur le long terme, elles ont intérêt à la transition écologique, y compris en matière de profit. Le problème aujourd’hui n’est pas tant le capitalisme que le court-termisme. Les entreprises sont aujourd’hui otages de leurs actionnaires, qui s’en fichent de l’avenir à long terme. Si elles étaient à nouveau dirigées par leurs dirigeants, on aurait moins de licenciements économiques, et une stratégie de long terme.

Lors de notre dernière rencontre, vous aviez « acté que l’Europe serait bientôt gouvernée par l’extrême droite ». Maintenez-vous ce constat ?

Je suis très inquiet — sans doute davantage que lors de notre dernière rencontre — de la montée de l’autoritarisme. De plus en plus de gens, y compris parmi les Gilets jaunes, se disent prêts à accepter un régime autoritaire, souhaitent un leader fort pour faire table rase et mettre fin « à tous les privilèges ». Dans toutes les sociétés européennes, il existe une appétence pour les dictatures. Macron l’a bien compris.

Je suis très inquiet, aussi, de la manière dont le gouvernement réagit au mouvement des Gilets jaunes, avec la montée des restrictions aux libertés publiques. Ça devient compliqué de manifester en France, sans parler des blessures physiques. Les gens deviennent des ennemis les uns pour les autres. Même si tous proviennent a priori du même milieu social, connaissent les mêmes difficultés pour les fins de mois, les uns vont enfiler un gilet jaune, les autres un uniforme de CRS, et ils vont s’affronter. Je ne peux pas me résoudre à vivre dans une telle société, où il s’agirait de faire triompher le camp du bien sur le camp du mal.

En Belgique, j’ai fait plein de marches pour le climat avec mon gamin de 6 ans sur les épaules. Je n’oserai jamais le faire en France. On ne peut pas se résoudre à ça dans une démocratie. Je ne fais pas partie de ceux qui vont dire « sale flic », parce qu’eux aussi sont sous tension et ils ne sont jamais que les instruments d’ordres qui leur sont donnés par la préfecture ou par le ministère. Mais je pense que Castaner devrait démissionner immédiatement. Il faut repenser en urgence la gestion du maintien de l’ordre en France, avoir une vraie réflexion par rapport aux techniques policières, aux nasses, à l’utilisation des armes comme les grenades, les LBD, et plus globalement sur comment réinstaurer un dialogue entre les services de police, de gendarmerie et les manifestants.

Faut-il encore faire des enfants ?

Je comprends qu’on puisse se poser la question, sachant que les conséquences futures du changement climatique sont déterminées par les émissions passées, ça ne va pas être joli à voir pour ceux qui vont naître maintenant. Et sachant que faire un enfant en Europe ou dans un pays occidentalisé représente une empreinte carbone relativement conséquente.

Mais, d’un autre côté, s’il n’y a pas de générations futures, à quoi bon se battre ? Je vais aller travailler dans une banque, gagner trois fois plus d’argent et passer tous mes week-ends à Las Vegas. Je ne vais pas m’emmerder (sic) à être chercheur. Les enfants, c’est une bonne façon de s’extraire de la question de court-terme et de penser sur le long terme.

« Emmanuel Macron est arrivé comme le candidat du “nouveau monde” et on réalise qu’il était sans doute le dernier rempart de l’“ancien monde”. »

« Emmanuel Macron est arrivé comme le candidat du “nouveau monde” et on réalise qu’il était sans doute le dernier rempart de l’“ancien monde”. »

Prenez-vous toujours l’avion ?

Oui. En tant que chercheur, je le prends infiniment plus que la moyenne de la population, mais je l’assume parce que c’est justifié pour des raisons professionnelles. Il ne faut pas voir l’avion comme une sorte de grand méchant du changement climatique.

Lors des réunions du Giec, beaucoup s’interrogent quant au paradoxe à se retrouver à l’autre bout du monde pour écrire le prochain rapport sur le changement climatique. Non ! C’est une semaine nécessaire de travail intensif avec des chercheurs du monde entier, de pays en développement et de pays industrialisés. Quand la réunion se déroule en Inde, cela peut nous paraître le bout du monde, mais c’est en réalité plutôt proche pour de nombreux chercheurs.

Il y a donc toute une série de déplacements en avion qui restent légitimes. L’avion apporte des bénéfices sociaux, y compris l’aviation low cost, qui a permis à des familles de partir en vacances à l’étranger. Je ne voudrais pas qu’on en arrive à une situation où les gens ne prennent plus l’avion, où les billets d’avion deviennent trop chers, où les familles les plus pauvres, voire les classes moyennes, ne puissent plus du tout partir à l’étranger et soient obligées de rester chez elles.

Mais on peut prendre moins l’avion : il faut interdire les déplacements très courts, les petits vols intraeuropéens, et instaurer une taxe sur le kérosène. Ça implique de baisser drastiquement le prix des trains, de créer une agence européenne des chemins de fer.

Qu’est-ce qui fait que vous n’êtes pas déprimé, aigri ou angoissé ?

J’ai le sentiment qu’un basculement s’opère dans l’opinion. Les gens vont manifester dans la rue parce qu’ils identifient l’environnement comme une lutte profondément politique et sociale. On sort d’une phase incantatoire où les chercheurs disaient « il faut sauver le climat ». Et on entre dans une période difficile, où la question de l’environnement va devenir un sujet polémique et controversé, facteur de tensions.

Cette période peut déboucher sur le pire et le meilleur. Le choix collectif est tellement immense qu’on pourrait avoir une position de repli et dire « c’est trop radical comme changement », ne faisons rien. Sauf qu’on est la dernière génération à pouvoir changer les choses. C’est à la fois une terrible responsabilité, parfois écrasante, mais c’est aussi une formidable occasion d’inventer autre chose. Cette aspiration à « autre chose » explique aussi pourquoi le ressentiment envers Emmanuel Macron est si fort. Emmanuel Macron est arrivé comme le candidat du « nouveau monde » et on réalise que c’était sans doute le dernier rempart de l’« ancien monde ».

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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 18:04
Marchons pour le climat les 20 et 21 septembre 2019

 

Cet été, la planète nous a envoyé des signaux d’urgence. La planète entière suffoque. L’Amazonie brûle. Nous n’en pouvons plus des discours : place aux actes ! Aux côtés de nombreuses organisations et syndicats, mobilisons-nous contre ce système qui détruit la planète et l'humain, en commençant par les plus vulnérables et précaires. Nous sommes une force et une vague qu’on ne peut arrêter : montrons-le !

 

Vendredi 20 septembre, Greta Thunberg et les jeunes du monde entier appellent à faire grève quel que soit son âge « pour mettre en pause l’espace d’une journée ce système économique ». A Paris, le rendez-vous est donné dès 12h30 à Nation pour une marche qui démarrera à 13h. Rassemblement au Parc de Bercy de 14h à 18h avec au programme des ateliers, des conférences, un village associatif et des assemblées citoyennes. Puis, à 18h, place à une soirée festive et engagée avec des concerts et performances artistiques.

Samedi 21 septembre, nous marcherons par milliers dans les rues, partout en France, pour dénoncer l’inaction climatique et exiger la justice sociale. Cette marche sera engagée, festive et familiale : que vous veniez seul·e, en famille ou entre amis, nous marcherons côte à côte pour faire du bruit dans les rues ! Nous ferons écho aux mobilisations qui se tiennent partout dans le monde, dans le cadre de la semaine internationale pour le climat du 20 au 27 septembre. Objectif ? Mettre la pression sur les responsables politiques et les pousser à prendre des mesures concrètes : lundi 23 septembre se tient à l’ONU un sommet spécial dédié à l’urgence climatique. Ne laissons pas aux Etats d’autre choix que d’agir !

Rendez-vous à 13h Place Edmond Rostang, devant les jardins du Luxembourg, pour une prise de parole à 13h30, puis un départ de la marche à 14h, arrive prévue vers 16h30.

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Appel de Gilets jaunes aux écologistes pour une marche commune le 21 septembre

« Si nous avons échoué jusqu'à maintenant, c'est parce que nous sommes restés séparés » ! Des Gilets jaunes et collectifs en lutte exhortent les écologistes à une marche commune le 21 septembre, à Paris.

Nous souhaitons envoyer un appel fort à toutes les organisations écologistes. Pour l'instant, il semblerait que Gilets Jaunes et Marche pour le climat vont manifester séparément le 21 septembre à Paris. Les Gilets Jaunes ont prévu de venir de toute la France à Paris, et de manifester autour des Champs-Elysées. A l'autre bout de Paris, la Marche pour climat est censée aller de Duroc à Place d'Italie. Nous ne voulons plus revivre ce scénario qui n'a permis aucune victoire le 8 décembre 2018 et le 16 mars 2019.

Nous rejoignons l'idée mentionnée dans la charte d'une de ces organisations écologistes, Alternatiba, selon laquelle il est nécessaire « d'unir tous ceux qui d'une manière ou d'une autre, par les alternatives ou les combats dont ils sont porteurs, contribuent, parfois sans le savoir, à préserver le climat ».

Nous demandons à toutes les organisations écolos, jusqu'à présent frileuses ou inquiètes à l'idée de cette unification, de comprendre que désormais, seule une stratégie de décloisonnement pourra peser dans les combats sincères. Nous estimons que la situation écologique, économique et sociale va continuer à s'aggraver ainsi que les violences d'Etat et la répression. Les stratégies visant à diviser les mouvements sociaux doivent donc être réduites à néant par un rassemblement de forces inédit. Si nous avons échoué jusqu'à maintenant, c'est parce que nous sommes restés séparés.

Notre objectif est le même : construire une société, un environnement, un monde plus équilibrés, plus humains et plus justes. Il nous faudra rétablir la justice et la dignité de tous, entre et à l'intérieur des peuples. Les luttes écologistes et sociales ne peuvent donc se faire sans des mouvements comme celui des Gilets Noirs mais aussi bien d'autres.

Les luttes écologistes et sociales doivent s'allier à ces mouvements qui s'opposent à l'exploitation, à l'humiliation et à la chasse aux immigrés avec ou sans papiers ici, et, qui luttent contre le racisme et l'impérialisme de la France qui pille les ressources des colonisés là-bas. « Fin du monde, fin du mois, même système, même combat » : nous l'avions écrit sur nos banderoles, maintenant, nous voulons l'application de ce slogan dans la rue.

Le 21 septembre, à Paris nous devons tenter l'impossible, il n'y a pas d'autre alternative ! Pas de division des forces, pas de désolidarisation dans les médias ! Compte-tenu de l'urgence, une simple "coexistence" des différentes tactiques ne suffira pas. Il est temps de mettre en œuvre une véritable coordination de nos tactiques, dans le respect des modes d'expression de chacun.

Il y aurait plusieurs manières de nous allier, et nous devons en décider ensemble. La principale contrainte est que les Gilets Jaunes comptent se rassembler spontanément autour des lieux de pouvoir, qui sont dans l'ouest parisien. A partir de là, plusieurs options sont envisageables pour le 21 septembre. Il pourrait y avoir une manifestation commune dans l'ouest parisien à un moment de la journée, ou alors les écolos pourraient rejoindre les Gilets Jaunes le matin sur les Champs-Elysées, puis organiser un départ commun vers la Marche pour le climat. Quant aux Gilets Jaunes qui le souhaitent, ils pourront rejoindre la Marche pour le climat, mais elle a lieu très loin des Champs...

Autre proposition : un signal très fort, et très attendu par de nombreux Gilets Jaunes, serait que la marche climat du 21 septembre se termine dans l'Ouest parisien, aux alentours des Champs-Elysées. Cela ferait sens pour tout le monde de se rassembler à cet endroit, puisque c'est là que sont les lieux de pouvoir ! Une telle convergence serait assurément historique.

Une rencontre a déjà eu lieu entre Gilets Jaunes, collectifs en lutte et organisations écolos à Paris, actant ainsi le début de la prise de contact entre l'inter-orga climat et nous. Mais en l'état actuel des choses, la convergence en acte paraît très incertaine. Une future réunion est prévue et devrait être décisive. Aura-t-elle lieu ? Le temps presse. C'est pourquoi nous publions cette tribune. Maintenant, prouvons-nous que nos discours d'unité sont sincères. Tous ensemble le 21 septembre à Paris !

Ce texte est ouvert à signature jusqu'au 19/09/2019. Pour les organisations, vous pouvez envoyez votre signature à l'adresse suivante : 21septembre-paris@riseup.net

Signataires :

  • Action Antifasciste Paris Banlieue

  • Action Crolles - 38 (GJ)

  • ACTA

  • Association familiale laïque de Commercy

  • Blocage 17 novembre Toulouse (page GJ)

  • Clap33 Bordeaux

  • Climat Social

  • Cerveaux non disponibles

  • Collectif Peuple révolté

  • Collectif écoféministes Strasbourg

  • Comité Adama

  • Des Gilets Noirs en lutte

  • Désarmons-les

  • Désobéissance Ecolo Paris

  • Extinction Rebellion Boulogne

  • Extinction Rebellion Brest

  • Des membres de Extinction Rebellion Bretagne

  • Extinction Rebellion Metz

  • Extinction Rebellion Rennes

  • Femmes Gilets Jaunes Île de France

  • Floraisons

  • France en colère 08 (GJ)

  • Frric (French Ric) Bordeaux

  • Gilets Jaunes Argenteuil

  • Gilets Jaunes Belleville

  • Gilets Jaunes Brest Rebelle

  • Gilets Jaunes de Buchelay

  • Gilets Jaunes de Commercy

  • Gilets Jaunes de Gennevilliers

  • Gilets Jaunes Île Saint Denis

  • Gilets Jaunes Lyon

  • Gilets Jaunes Montélimar

  • Gilets jaunes Nancy Porte

  • Gilets Jaunes de Pantin

  • Gilets Jaunes Place des fêtes

  • Gilets Jaunes Poitiers

  • Gilets Jaunes Rungis Île-de-France

  • Gilets Jaunes Toulouse en Action (page GJ)

  • Gilets Jaunes Verdun

  • Grève Jaunérale : Riposte Générale (page GJ)

  • La Chapelle Debout !

  • Le Printemps du changement (GJ - Marche climat - Youth for Climate)

  • Le Peuple Uni (page GJ)

  • Les Zafficheurs Jaunes Bordeaux

  • Maison du peuple de Saint-Nazaire et alentours (GJ)

  • Plateforme d'enquêtes militantes

  • Plein le dos (collectif GJ)

  • Radiaction

  • Rennes en Lutte pour l'environnement

  • Résistance Ecolo Reims

  • Résistance Gilets Jaunes France

  • RESOME

  • Sanglier Jaune (automédia YouTube)

  • Sepanso Landes

  • Ultimatum Gilets Jaunes Occitanie

  • Youth for Climate Paris

  • Youth for Climate Brest

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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 12:09

Une équipe scientifique a détecté des substances chimiques toxiques dans trois objets en plastique de consommation courante sur quatre. D’après Environmental Science and Technology et Stéphane Horel pour Le Monde.                           Lire aussi Le bisphénol S, substitut du bisphénol A, est un perturbateur endocrinien aussi dangereux, Les microplastiques polluent jusque dans les montagnes, Seule la plasticité pourra nous sauver des plastiques et Nous mangeons du plastique.

Une étude passe au crible la toxicité des plastiques d’usage quotidien

Pots de yaourt, couvercles de tasse à café ou flacons de shampooing : la majorité (74 %) des produits en plastique testés par un groupe de chercheurs basé en Allemagne (Université Goethe et Institut pour la recherche sociale et écologique de Francfort) étaient toxiques. Si elle ne concerne que trente-quatre produits, l’étude, publiée dans la revue Environmental Science and Technology mardi 17 septembre, est cependant la plus complète à ce jour. L’objectif du groupe de recherche, dénommé PlastX, était de tester in vitro des produits de consommation courante constitués de huit différents types de plastiques : polychlorure de vinyle (PVC), polystyrène (PS), polypropylène (PP), etc.

Les objets n’ont pas été choisis au hasard, mais sélectionnés en fonction de l’importance de leur part dans les déchets municipaux. Outre ceux déjà cités, éponges de bain pour enfants, tampons à récurer la vaisselle, sets de table ou encore sachets de bonbons ont été taillés en pièces puis passés au crible d’une batterie de tests. Le tout a été reproduit trois fois, si bien que l’ensemble de ces opérations fastidieuses a pris dix-huit mois.

Les chercheurs ont pu observer que ces plastiques déploient tout un éventail de toxicité. Six produits sur dix induisent une toxicité dite de référence ; quatre sur dix provoquent un stress oxydatif, à l’origine d’inflammations potentiellement nocives pour l’organisme ; trois sur dix sont toxiques pour les cellules ; trois sur dix également indiquent une perturbation endocrinienne, certains imitant les œstrogènes, d’autres bloquant les hormones sexuelles masculines.

Ces résultats, dans leur ensemble, n’ont pas surpris l’équipe, mais ont suscité une grande frustration. « Il est impossible de dire quels produits sont sûrs et lesquels ne le sont pas », regrette Martin Wagner, l’un des auteurs, biologiste spécialiste de l’impact des plastiques sur l’environnement et la santé. Sur quatre pots de yaourt par exemple, la moitié présentait une toxicité, l’autre, aucune. « Ce qui est frustrant pour nous mais aussi pour le public, car les gens ne peuvent pas savoir lesquels acheter. »

Leurs analyses, en revanche, permettent de désigner les plastiques renfermant un potentiel toxique plus important que les autres. C’est le cas du PVC (code 3 dans le triangle d’identification) et du polyuréthane (code 7, avec les autres types de plastique) – qui peut se présenter sous la forme de mousse dans les éponges ou les sets de table. « C’était attendu pour le PVC,explique Martin Wagner, qui contient beaucoup d’additifs. » Agents ignifuges, antioxydants, pigments, etc. : des composés issus de la pétrochimie sont intégrés aux plastiques lors de leur fabrication. Certains phtalates, par exemple, des plastifiants sont toxiques pour la reproduction et perturbateurs endocriniens.

Véritable « boîte noire »

Bien moins attendu, en revanche, le plastique biodégradable, l’acide polylactique (PLA), figure aussi parmi les plus toxiques. « Nous devons sortir des matières fossiles, mais il faudrait choisir des produits chimiques sûrs dès le départ », commente le chercheur. Le groupe PlastX a d’ailleurs décidé de tester ces bioplastiques en plus grand nombre. A l’inverse, le polytéréphtalate d’éthylène (PET, qui ne contient pas de phtalates contrairement à ce que son nom évoque) et le polyéthylène haute densité (HDPE) ne contiennent que très peu, voire pas du tout, de substances toxiques. Des produits plus sûrs existent donc sur le marché…

Tous ces tests ont été réalisés in vitrosur des bactéries ou des cellules. « Ce n’est pas parce qu’une substance tue des bactéries qu’elle tue les humains, explique Martin Wagner, mais le résultat de cette batterie de tests constitue « un bon indicateur de la présence d’un produit chimique ayant un potentiel toxique » et représente une première étape avant des études plus poussées.

Contrairement aux produits qu’ils contiennent ou constituent, les plastiques ne sont pas vendus avec la liste de leurs ingrédients, et leur composition en soi est une véritable « boîte noire ». Pas moins de 4 000 substances sont employées rien que pour la fabrication des plastiques destinés au contact alimentaire.

Or, parmi les 1 400 produits chimiques détectés dans leur petit échantillon, les chercheurs de PlastX ne sont parvenus à en identifier que 260. Et il leur reste impossible de désigner ceux qui provoquent une toxicité. Ce « challenge scientifique »,insiste Martin Wagner, ne fait que renforcer l’importance des études sur les « effets cocktail » des substances constituant les objets du monde moderne.

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15 septembre 2019 7 15 /09 /septembre /2019 09:09

Greenpeace a évalué les gaz à effet de serre émis au cours de leur cycle de vie par les véhicules des douze principaux constructeurs mondiaux. Les voitures vendues en 2018 laisseront une empreinte carbone de 4,8 gigatonnes de CO2. D’après Greenpeace et Stéphane Mandard pour Le Monde le 10 septembre. Lire aussi Contre la pollution de l’air aux particules ultrafines, la réduction du trafic automobile est nécessaire, La pollution diesel coûte plus de 50 milliards de frais de santé par an aux Européens« Une civilisation durable ne peut pas être une civilisation de la voiture » et Diesel : les constructeurs automobiles continuent d’enfumer nos villes.

Greenpeace indique que la «la part de marché des SUV, trop polluants, a quadruplé au cours des dix dernières années en Europe». LP/Philippe Lavieille

Greenpeace indique que la «la part de marché des SUV, trop polluants, a quadruplé au cours des dix dernières années en Europe». LP/Philippe Lavieille

Le chiffre ne manquera pas d’alimenter les discussions dans les travées du Salon de Francfort, la grand-messe de l’automobile qui s’ouvre mardi 10 septembre. Il devrait aussi être brandi en France, sur les bancs de l’Assemblée nationale, où doit être discutée cette semaine la loi sur les mobilités. Et pour cause, il est faramineux : 4,8 gigatonnes. C’est la quantité de dioxyde de carbone (CO2) que vont émettre les voitures vendues dans le monde en 2018 au cours de leur cycle de vie, selon un rapport inédit de Greenpeace auquel Le Monde a eu accès. C’est davantage que les émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES) de tous les pays de l’Union européenne (UE), estimée à 4,1 gigatonnes d’équivalent CO2.

Pour établir ce chiffre, l’ONG a évalué l’empreinte carbone des 12 premiers constructeurs mondiaux sur les cinq principaux marchés : Etats-Unis, UE, Chine, Japon et Corée du Sud. La palme du plus gros pollueur revient sans surprise au leader mondial Volkswagen, avec 582 millions de tonnes d’équivalent CO2 émis par ses 10,8 millions de véhicules vendus en 2018. Il est suivi de près par le groupe Renault-Nissan (577 millions de tonnes). Le japonais Toyota complète le podium, avec un total de 562 millions de tonnes. Des émissions de GES bien supérieures à celles d’un pays comme l’Australie (533 millions de tonnes en 2018). Avec 878 millions de tonnes, l’empreinte carbone des trois marques allemandes (Volkswagen, Daimler et BMW) dépasse celle de l’Allemagne (866 millions de tonnes).

Fiat Chrystler, champion des émissions par véhicule

Si on rapporte cette empreinte par véhicule, c’est cette fois la firme italo-américaine Fiat Chrysler qui occupe la tête du classement, avec 63,1 tonnes de GES en moyenne par voiture vendue, devant les américains Ford (61,4 tonnes) et General Motors (61,3 tonnes).

Pour mesurer cette empreinte, Greenpeace a cherché à évaluer l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre que vont émettre tout au long de leur cycle de vie (de la production au recyclage et pas seulement à l’échappement) les voitures que commercialise un constructeur au cours d’une année. Une gageure. Le calcul des valeurs des émissions de CO2 à l’échappement se fonde sur des cycles d’essais standardisés que les constructeurs sont dans l’obligation de suivre pour certifier chaque modèle, mais qui sous-estiment les niveaux d’émissions en conditions réelles de conduite. Aussi l’ONG a appliqué un facteur de correction issu des travaux de l’Agence internationale de l’énergie. Elle a opté pour 200 000 km comme « durée de vie » moyenne pour un véhicule.

Les données étant encore plus éparses concernant les émissions dues à la production et à la fin de vie (et au recyclage) des voitures, les experts de Greenpeace ont retenu respectivement 6,5 et 2,7 tonnes d’équivalent CO2 pour ces deux phases du cycle de vie. Pour être tout à fait complets, ils ont également tenté de prendre en compte les émissions en « amont » liées au carburant : extraction, raffinage, transport et distribution.

« L’urgence climatique est chaque jour plus palpable. Pourtant l’industrie automobile continue de conduire le climat droit dans le mur », commente Sarah Fayolle, spécialiste transport pour Greenpeace France.

La bataille des émissions de CO2 des voitures est d’autant plus capitale que le secteur du transport est le premier émetteur de GES au niveau européen. Et le trafic automobile représente à lui seul environ 12 % des émissions générées par les pays de l’UE. Or, si depuis 1990 l’UE a réussi à réduire ses émissions de 23 %, celles liées au transport routier ont crû d’environ 20 %.

Fin de vente des essences et diesel d’ici à 2025

La loi sur les mobilités, concoctée par la ministre de la transition écologique et solidaire, Elisabeth Borne, lorsqu’elle occupait encore le portefeuille des transports, prévoit la fin de la vente des véhicules à moteur thermiques (essence et diesel) en 2040. Beaucoup trop tard pour les écologistes. « Les constructeurs automobiles devraient planifier de toute urgence la fin des véhicules carburant au pétrole : pour limiter la hausse globale des températures à 1,5 °C, les dernières voitures essence, diesel ou hybride devront être vendues en Europe d’ici à 2028 », estime Sarah Fayolle, en se référant à une étude réalisée par le Centre aérospatial allemand.

Souvent présentées comme l’option la plus efficace (car moins onéreuse que les modèles tout-électrique) pour réduire les émissions du parc automobile, les hybrides, dont les ventes sont soutenues en France par la fameuse prime à la conversion, ne constituent pas des solutions pérennes. Utilisant une double technologie (combustion et électricité), ils peuvent produire d’importantes émissions de CO2, notamment s’ils ne fonctionnent pas de manière optimale, soit essentiellement sur des trajets courts.

Mais, pour Greenpeace, l’absence de progrès du secteur automobile dans la réduction des GES incombe surtout à la mode des SUV, ces grosses berlines aux faux airs de 4 × 4. Plus lourds et moins aérodynamiques, ils enregistrent des émissions de CO2 bien supérieures aux autres modèles. En Europe, leur part de marché a plus que quadruplé, pour passer de 8 %, en 2008, à 32 %, dix ans plus tard.

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A Paris, même les diesels les plus récents           dépassent largement les normes de pollution

Une étude inédite a permis de mesurer les émissions réelles des voitures et des deux-roues. Les nouveaux diesels aggravent les pics de pollution à l’ozone l’été.

Les voitures à moteur diesel, même les plus récentes, continuent à émettre des oxydes d’azote (NOx), gaz très toxique rendu célèbre par le scandale du « dieselgate », à des niveaux très supérieurs aux normes d’homologation et aux véhicules essence. Telle est l’une des principales conclusions d’une étude inédite à laquelle Le Monde a eu accès et dont les résultats devaient être présentés mardi 10 septembre.

Entre le 18 juin et le 16 juillet 2018, une campagne de collecte de données sans précédent a été menée dans les rues de Paris dans le cadre du projet TRUE (The Real Urban Emissions Initiative). Pilotée par le Conseil international pour un transport propre (ICCT), l’organisation non gouvernementale à l’origine de la révélation du « dieselgate », elle a permis d’obtenir une photographie précise de la réalité de la pollution automobile dans la capitale à partir des mesures effectuées sur près de 180 000 véhicules en circulation.

En utilisant des portiques équipés de lasers, les experts de l’ICCT ont pu analyser précisément la composition et la concentration des gaz et particules sortis directement des pots d’échappement. Sans possibilité de fraude, contrairement aux tests qui sont pratiqués en laboratoire lors de l’homologation des véhicules.

Premier enseignement, la majorité des véhicules qui sillonnent les rues de la capitale sont encore des diesels (64 %) et récents (28 % sont des Euro 6, immatriculés après 2014). Or, révèle l’étude, les Euro 6 diesel émettent six fois plus de NOx que la norme d’homologation (80 milligrammes par kilomètre) et 4,8 fois plus que les Euro 6 essence.

« Pas adapté à la ville »

« Cette étude nous montre une nouvelle fois que le diesel n’est pas adapté à la ville et que les émissions réelles des véhicules sont très différentes de celles annoncées par les constructeurs », commente Christophe Najdovski, adjoint à la Mairie de Paris chargé des transports. « Elle nous conforte dans notre opposition au projet du ministère de l’économie de requalifier les diesels les plus récents en Crit’Air 1 [catégorie aujourd’hui réservée aux essences les plus performantes et aux hybrides], poursuit l’élu écologiste. Il n’y a pas de diesel propre. »

Les diesels Euro 6 bénéficient pourtant de la vignette Crit’Air 2, c’est-à-dire qu’ils ne seront pas interdits à Paris avant le bannissement de tous les diesels en 2024 et qu’ils peuvent circuler même en cas de pic de pollution, le nouveau principe de circulation différenciée entrée en vigueur cet été ne s’appliquant qu’aux véhicules les plus anciens (Crit’Air 4 et 5).

Autre découverte majeure de la campagne menée par l’ICCT : au-delà de 30 °C de température extérieure, les diesels Euro 6 recrachent de 20 % à 30 % de plus de NOx qu’entre 20 °C et 30 °C. Or les NOx contribuent à la formation d’ozone lors des vagues de chaleur. « Ces résultats démontrent que les diesels mêmes récents viennent aggraver les épisodes de pollution à l’ozone auxquels nous avons été confrontés cet été et qui vont se reproduire. Aussi, tous les diesels devraient être interdits de circulation pendant les pics », considère M. Najdovski.

Dernier résultat marquant de l’étude : la pollution des deux-roues, jusqu’ici mal documentée. Les mesures de l’ICCT montrent que les motos et scooters, très présents à Paris, recrachent jusqu’à six fois plus de NOx et onze fois plus de monoxyde de carbone (CO) que les voitures essence les plus récentes. Très toxique pour l’homme, le CO est aussi un précurseur de la formation d’ozone et contribue, à l’instar des NOx, aux pics de pollution l’été.

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14 septembre 2019 6 14 /09 /septembre /2019 12:49

Ils sont massivement utilisés dans l’agriculture depuis les années 2000, et on en retrouve partout, jusque dans nos assiettes. Selon un groupe de spécialistes, qui réclament leur suspension, les fongicides SDHI présentent un risque important pour la santé. Et la Consultation publique sur les pesticides lancée par le gouvernement concernant la distance minimale entre les habitations et les zones d’épandage est hypocrite - seuls les commentaires sur 5 ou 10 m sont possibles. D’après Émilie Torgemen pour Le Parisien, Fabrice Nicolino et https://nousvoulonsdescoquelicots.org/, 6 au 12 septembre 2019. Lire aussi Fongicides SDHi : vers un nouveau scandale sanitaire ?

Villefranche-de-Lauragais (Haute-Garonne), en 2018. Parmi les fongicides SDHI, on compte notamment le Boscalid, vaporisé sur les champs de blé, d’orge et les vergers. (Illustration.) AFP/Rémy Gabalda

Villefranche-de-Lauragais (Haute-Garonne), en 2018. Parmi les fongicides SDHI, on compte notamment le Boscalid, vaporisé sur les champs de blé, d’orge et les vergers. (Illustration.) AFP/Rémy Gabalda

Fraises, salades, pommes, blé, gazons des terrains de sport… « Personne ne les connaît, ils sont pourtant épandus partout ! » s'alarme Fabrice Nicolino, qui publiera jeudi 12 septembre une enquête très fouillée sur les SDHI : « Le Crime est presque parfait » (Ed. Les liens qui libèrent, 224p., 20 euros). Cette famille de fongicides est au cœur d'une guerre de tranchées entre scientifiques et experts des autorités sanitaires.

Pourquoi ? Côté pile, les SDHI s'attaquent à la succinate déshydrogénasse, enzyme qui participe à la chaîne respiratoire des champignons, et permettent ainsi de détruire ces nuisibles qui attaquent les récoltes. Mais côté face, selon plusieurs chercheurs, ils peuvent de la même manière bloquer le système respiratoire des animaux et des êtres humains.

« Conséquences potentiellement catastrophiques »

« C'est une folie que d'utiliser massivement ce produit. Nous avons testé ces inhibiteurs en laboratoire, ils tuent aussi bien l'enzyme du ver de terre, de l'abeille que de l'homme avec des conséquences potentiellement catastrophiques », affirme Pierre Rustin, chercheur à l'Inserm.

Ce spécialiste mondialement reconnu a découvert par hasard que les agriculteurs utilisaient massivement ces produits potentiellement très toxiques. « On en relargue des centaines de tonnes dans la nature », se désole le scientifique, qui a aussitôt contacté les autorités sanitaires. Une alerte restée sans réponse pendant des mois.

Alors, aux côtés de huit autres chercheurs -cancérologues, médecins, toxicologues-, Pierre Rustin a publié une tribune appelant à « suspendre l'utilisation tant qu'une estimation des dangers et des risques n'aura pas été réalisée par des organismes publics indépendants ». On soupçonne la SDHI d'entraîner de graves encéphalopathies et d'être à l'origine de cancers.

Des évaluations vont être lancées

En réponse, l'ANSES, l'agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, a publié un rapport en janvier qui conclut que l'alerte n'est pas fondée et qu'il n'y a pas lieu d'interdire ces produits. « Le rapport était d'une indigence incroyable, regrette Pierre Rustin. Il évoque par exemple l'effet dose de ces produits chimiques. Or, dans les maladies mitochondriales ( NDLR : pathologie en rapport avec la chaîne respiratoire ), on ne connaît pas grand-chose mais l'on sait que ce n'est pas la quantité de produit qui crée le problème. »

Les neuf spécialistes travaillent aujourd'hui d'arrache-pied pour publier dans des revues scientifiques des preuves de la dangerosité scientifique des SDHI. Contactée, l'Anses renvoie de son côté vers le point publié cet été sur son site. Ce communiqué rappelait d'une part qu'« à ce jour, aucun nouvel élément n'est venu confirmer l'existence d'une alerte sanitaire », tout en précisant que l'agence qui ne clôt pas ce dossier et va lancer des projets de recherche pour vérifier la dangerosité de ces pesticides.

Quels sont les noms de ces fongicides ?

Il y a le Boscalid, commercialisé par BASF et « vaporisé » sur le blé, l’orge, les vergers. Il y a aussi l’Exteris stressgard spécialiste des gazons de foot, ou encore l’Isopyrazam de Syngenta, entre autres pour protéger les bananes d’un terrible champignon. Sous ces noms commerciaux, onze substances actives de la famille des inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI) sont autorisées en France.

Controversés, ces pesticides luttent contre certains champignons et moisissures qui attaquent les cultures. Ces fongicides ont été utilisés entre les années 1960 et les années 1990, mais c’est surtout depuis les années 2000 que les SDHI font leur grand retour. La plupart ont été autorisées en 2013 en France.

Ils sont depuis omniprésents dans le traitement des récoltes, parfois utilisés en enrobage directement sur les semences. Jusqu’à 80 % des champs de blé sont traités avec des SDHI. Le Boscalid est selon les ONG, le pesticide qui laisse le plus de traces dans nos assiettes.

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Il faut cesser cette folie

Les SDHI, ces pesticides qui alarment les scientifiques

Dans son nouveau livre d'enquête qui est sorti le 12 septembre, « Le Crime est presque parfait » (Ed. Les liens qui libèrent, 224p., 20 euros), Fabrice Nicolino s'est penché sur les très controversés fongicides SDHI. L'auteur de « Nous voulons des coquelicots », qui avait initié le mouvement anti-pesticides des coquelicots, réclame avec sa faconde un moratoire immédiat sur ces fongicides.

Pourquoi ? Côté pile, les SDHI s'attaquent à la succinate déshydrogénasse, enzyme qui participe à la chaîne respiratoire des champignons, et permettent ainsi de détruire ces nuisibles qui attaquent les récoltes. Mais côté face, selon plusieurs chercheurs, ils peuvent de la même manière bloquer le système respiratoire des animaux et des êtres humains.

Dans votre ouvrage, vous semblez accuser l'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire, de l'alimentation, de l'environnement et du travail) d'avoir délibérément négligé l'alerte de grands chercheurs ?

Fabrice Nicolino : Bien sûr. L'Anses est l'organisme qui donne les autorisations de mise sur le marché pour les pesticides et qui doit ensuite en être le juge. De qui se moque-t-on? Cette agence a démontré que, même secoué par d'éminents scientifiques, elle ne peut pas fournir une expertise indépendante. Après la première alerte de Pierre Rustin (NDLR : ce chercheur à l'Inserm a publié une tribune appelant à « suspendre l'utilisation tant qu'une estimation des dangers et des risques n'aura pas été réalisée par des organismes publics indépendants » ), qui aurait dû stopper la diffusion le temps d'avoir des études indépendantes, l'agence a fait le mort près de neuf mois.

Le problème n'est-il pas simplement celui des tests réglementaires moins performants que la recherche fondamentale ?

Non. Les autorités sont désormais trop liées aux industries. Chaque année, elles publient des notes pour vanter ce type de fongicides et dire comment épandre ces produits potentiellement toxiques. Est-ce le rôle de l'Anses qui vit de l'argent public et promet de protéger la société? Poser la question, c'est y répondre. Le problème est que cette famille de fongicide est un nouvel Eldorado. On estime que son chiffre d'affaires mondial de 2 milliards d'euros va encore augmenter.

Que réclamez-vous ?

Moi, je me contente de répéter la demande légitime de scientifiques reconnus. Ils estiment que les SDHI représentent un danger colossal, qu'il faut stopper l'utilisation immédiatement. De mon point de vue, rien ne changera sans une mobilisation massive de la société. Il faut cesser cette folie avant que les SDHI ne deviennent le nouveau scandale sanitaire, comme la chlordécone dans les Antilles (un insecticide cancérigène utilisé dans les bananeraies) ou le DDT (interdit depuis trente ans mais dont on trouve encore des traces).

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5 ou 10 mètres des habitations ? Vous vous        foutez de nous !
Les SDHI, ces pesticides qui alarment les scientifiques

Le gouvernement organise depuis le lundi 9 septembre une consultation publique sur les conditions d’épandage des pesticides, à laquelle chacun est invité à donner son avis. Cette consultation publique est une farce, car le résultat en est d’ores et déjà annoncé: à partir de 2020, il faudra respecter une distance de 5 à 10 mètres entre les traitements chimiques et les habitations.

Ni 5 mètres, ni 10 mètres

Une telle décision est une insulte à la science et à notre santé, car les pesticides ne respectent pas les décrets. Ils voyagent sur des kilomètres, rejoignent les cours d’eau, montent dans l’air et les nuages, atteignent facilement le cœur des villes et jusqu’aux foetus. Ils saturent l’air et polluent les pluies. Le lobby des pesticides vient de montrer une nouvelle fois sa puissance. La seule solution scientifiquement fondée, comme le réclame le mouvement des Coquelicots depuis un an: la fin de tous les pesticides de synthèse.

Le gouvernement regarde ailleurs

Des maladies en pagaille. Une nature qui disparait silencieusement. Un monde agricole au désespoir. Une autonomie alimentaire qui n’est plus qu’un rêve… Si près de neuf Français sur dix sont pour la fin des pesticides en cinq ans, c’est qu’ils ont compris que ces poisons sont une impasse mortelle. Pour tous. Mais il n’y a pire sourd que celui qui a intérêt à ne pas entendre et l’incroyable scandale des pesticides montre le gouffre qui s’agrandit chaque jour entre dirigeants et dirigés. La démocratie, ce n’est pas cela. Un élu de la République n’est pas au service des intérêts privés. Il doit d’abord et avant tout protéger la population dont il a la charge. Et il ne le fait pas. C’est très grave.

A quoi joue l’ANSES?

Pour préparer son décret-scélérat, le gouvernement et son ministère de l’Agriculture s’appuient sur des recommandations de l’ANSES, notre agence publique sanitaire. Entre 5 et 10 mètres, donc. Mais nous n’avons plus aucune confiance en elle. L’affaire des SDHI https://www.youtube.com/watch?v=dDjHyukzu-k&t=22s – une nouvelle classe de fongicides toxiques pour la santé – montre qu’elle a partie liée avec l’industrie des pesticides (1). Car malgré des alertes lancées par des scientifiques indépendants, elle laisse ce redoutable poison être épandu dans toute la France. Cette agence, celle-là même qui donne les autorisations de mise sur le marché (AMM) de ces poisons peut-elle sérieusement nous protéger contre ses propres décisions? Cela ne peut plus durer. Cette consultation publique est une honte pour notre République.

Plus que jamais, l’Appel des coquelicots, qui exige la fin de tous les pesticides de synthèse, est la seule issue!

(1) Un livre paru ce 12 septembre 2019 raconte cette affaire: «Le crime est presque parfait, l’enquête-choc sur les pesticides et les SDHI» (LLL), par Fabrice Nicolino, fondateur de Nous voulons des coquelicots.

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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 10:43

Revenu d’activité en France, revenu de citoyenneté en Italie, revenu universel en Finlande… Le philosophe Philippe Van Parijs et le politiste Yannick Vanderborght analysent ce qu’ils considèrent comme un véritable instrument d’émancipation. Tribune parue dans Le Monde le 5 septembre 2019. Lire aussi À la base … un revenu ?, « Gilets jaunes » : il est temps d’expérimenter un revenu de base et 13 départements prêts à expérimenter le revenu de base.

Yannick Vanderborght (à g.) et Philippe Van Parijs - Sylvain Bourmeau

Yannick Vanderborght (à g.) et Philippe Van Parijs - Sylvain Bourmeau

Mark Zuckerberg et Yanis Varoufakis le défendent. Les Suisses lui ont consacré un référendum, les Finlandais l’expérimentent. Et l’Italie, dit-on, vient de le mettre en pratique. En France, Benoît Hamon en a fait sa proposition phare lors des primaires de la gauche, en 2017, et le gouvernement actuel est en passe de créer un dispositif portant un nom fort proche. Mais lorsqu’on parle de « revenu de base », de « revenu de citoyenneté », de « revenu universel » ou de « revenu universel d’activité », s’agit-il bien de la même chose ?

Quand la popularité d’une idée explose et que l’intérêt qu’on lui porte se met à franchir allègrement clivages politiques et frontières nationales, il est inévitable que la confusion s’installe. C’est pour contribuer à dissiper cette confusion et à fournir un aperçu approfondi de l’histoire de l’idée de revenu de base et des débats qu’elle suscite aujourd’hui que nous avons publié un livre, dont la version française vient de paraître [Le Revenu de base inconditionnel. Une proposition radicale, La Découverte, 588 pages, 26 euros]. Nous sommes en effet convaincus que les variantes les mieux conçues de cette idée doivent guider les futures réformes de la protection sociale.

L’argument le plus fondamental en la faveur d’un revenu de base inconditionnel peut être exprimé très simplement : fournir un socle de sécurité économique constitue le moyen le plus efficace de garantir un minimum de liberté réelle à chacune et à chacun, et en particulier à celles et ceux qui en ont le moins. Dûment calibré et intégré à notre sécurité sociale, le revenu de base n’a pas seulement l’avantage de réduire la trappe inhérente aux filets de sécurité conventionnels et de diminuer le taux de non-recours parmi les personnes les plus vulnérables et les moins bien informées.

Il facilite aussi un va-et-vient souple entre l’emploi, la formation et les activités bénévoles, et constitue de ce fait aujourd’hui, en complément de l’apprentissage tout au long de la vie, un instrument crucial au service d’une économie efficace. Il est surtout l’ingrédient central d’une société dans laquelle la liberté de s’épanouir, par le travail et en dehors du travail, sera plus largement partagée et plus équitablement distribuée.

Au-delà de l’assistance sociale

C’est sa triple inconditionnalité qui fait du revenu de base un puissant instrument d’émancipation. Revenu régulier payé en espèces à chaque membre d’une société, indépendamment de sa situation familiale, de ses autres revenus et de sa relation à l’emploi, il s’écarte radicalement des dispositifs existants de revenu minimum relevant de l’assistance sociale. Ceux-ci réservent en effet les paiements aux plus pauvres, tiennent compte de la composition des ménages pour en fixer le montant et obligent leurs bénéficiaires à être disponibles sur le marché du travail. Le revenu de base, lui, est individuel, universel et libre d’obligation.

Le revenu universel d’activité promis par le gouvernement actuel demeure, comme le revenu de solidarité active (RSA), un dispositif d’assistance sociale. Il en va de même du Hartz IV instauré en Allemagne en 2005, du universal credit graduellement mis en place au Royaume-Uni depuis 2013, et du reddito di cittadinanza introduit cette année en Italie. Certes, ces dispositifs diffèrent sensiblement les uns des autres sous de multiples aspects : le montant maximum par personne, sa dégressivité en fonction de la taille du ménage et des revenus issus d’autres sources, le caractère plus ou moins strict de l’obligation de travailler. Mais il s’agit chaque fois de dispositifs ciblés sur les ménages pauvres.

En revanche, on peut supposer que c’est bien un vrai revenu de base que Mark Zuckerberg avait en tête lorsqu’il s’est fait l’avocat d’un « universal basic income » dans son discours à Harvard en 2017, et c’est certainement un tel revenu que Yanis Varoufakis avait à l’esprit lorsqu’il a fait du « basic dividend » une proposition centrale de son mouvement DIEM25. C’est indiscutablement aussi une proposition de revenu de base que les citoyens suisses ont rejetée à une majorité de 77 % en juin 2016, ou que Benoît Hamon a lancée lors des primaires de la gauche fin 2016, et enfin qui a été soumise à un test expérimental impliquant 2 000 chômeurs finlandais de janvier 2017 à décembre 2018.

Deux calculs et un dilemme

Bien sûr, ici aussi, on note des différences notables entre les propositions. Ainsi, les initiateurs de la consultation populaire suisse défendaient un montant de l’ordre de 2 300 euros par personne et par mois, tandis que le montant expérimenté en Finlande était de 560 euros. Mais pour se faire une opinion sur une proposition particulière, le montant du revenu de base importe moins que la manière dont il serait financé et le degré auquel il remplacerait les transferts existants.

Un exercice très prisé par ceux qui ne raffolent pas de l’idée consiste en effet à effectuer deux calculs et à conclure à un dilemme. Premier calcul : on abolit tous les transferts existants et on affecte la somme ainsi épargnée à un revenu de base uniforme distribué à tous. Mais on constate alors que le sort d’innombrables ménages pauvres s’en trouverait détérioré. Deuxième calcul : on ajoute le revenu de base à tous les revenus, y compris les transferts, et on augmente les prélèvements en conséquence. On observe alors que les taux marginaux d’imposition exploseraient. Conclusion : l’idée est soit socialement inacceptable, soit économiquement insoutenable.

Les exercices pertinents, cependant, doivent prendre une autre forme. Il s’agit certes de réduire ou supprimer des allocations sociales et des exonérations fiscales, mais de manière à ce que le revenu de base compense ou surcompense l’impact de ces réductions et suppressions sur le revenu des ménages les plus défavorisés. Il s’agit ensuite de calculer le coût net qui subsiste et de le couvrir par une augmentation des prélèvements – directs ou indirects – sur les revenus élevés. C’est à un exercice de ce type que s’est par exemple livré l’économiste Marc de Basquiat pour la version qu’il propose en France.

L’ampleur de ce coût net est largement inférieure au coût brut obtenu en multipliant simplement le montant du revenu de base par le nombre de bénéficiaires. Mais avec un montant dépassant les 2 000 euros comme dans la proposition suisse, ce coût net n’en serait pas moins prohibitif.

Comment avancer ?

Pour déterminer quel niveau il est alors raisonnable de choisir, est-il utile de recourir à des expérimentations du type de celle qui a été menée en Finlande ? La réponse est non. Cette expérimentation peut, à juste titre, être considérée comme portant sur un véritable revenu de base, puisque l’allocation était rendue inconditionnelle aux trois sens indiqués, et les résultats provisoires actuellement disponibles pour la première année ne sont pas inintéressants.

Ainsi, ils révèlent une diminution de la participation des bénéficiaires au marché du travail au cours du premier semestre, mais une augmentation de cette participation au cours du second. En outre, des entretiens menés au terme de la deuxième année suggèrent une amélioration significative de leur état de santé et un optimisme accru quant à leurs perspectives d’emploi.

Mais même lorsque tous les résultats seront connus, ils ne permettront pas de trancher la question de la soutenabilité d’un revenu de base dans le contexte de la Finlande d’aujourd’hui. D’abord, les participants savaient bien sûr que cette situation ne durerait que deux ans, pas toute la vie. Ensuite, l’échantillon n’incluait que des chômeurs de longue durée. L’expérimentation ne permet donc d’étayer aucune conjecture sur la modification de l’offre de travail des personnes actuellement occupées. Enfin, bon nombre d’effets probables d’une réforme s’appliquant à toute la population d’un pays sont indétectables lorsqu’elle n’est appliquée qu’à quelques milliers d’individus dispersés sur l’ensemble du territoire.

Que faire alors pour avancer sans se rendre coupable d’une témérité irresponsable ? Il faut d’abord procéder à des réformes moins radicales, qui rendent plus crédible l’introduction d’un revenu de base substantiel tout en réduisant son coût net.

Il peut par exemple s’agir de rendre les dispositifs conditionnels de revenu minimum plus généraux, plus inclusifs, moins compliqués – ce que à quoi devrait contribuer la mise en place du « revenu universel d’activité » en France. Ou d’intégrer mieux revenu minimum et fiscalité. Ou encore d’instaurer un dividende-carbone universel pour accompagner l’introduction d’une taxe carbone qui le financerait. Et surtout de transformer la base des dispositifs assistanciels en un véritable socle, modeste mais pleinement inconditionnel.

Comme après l’introduction des très petites premières pensions de retraite, on pourra ensuite s’enhardir à aller plus loin. Et l’on ne tardera pas à se demander comment nos sociétés ont pu aussi longtemps se passer d’un tel instrument, simple et efficace, au service de la liberté de toutes et de tous.

Philippe Van Parijs, professeur à l’université de Louvain, a fondé en 1986 le Basic Income European Network, rebaptisé en 2004 Basic Income Earth Network (BIEN); Yannick Vanderborght est ­professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles

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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 16:09

Elisabeth Borne et Agnès Buzyn ont lancé mardi 3 septembre la deuxième stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens. Simultanément, l’Agence nationale de santé publique a mesuré pour la première fois la présence de ces polluants dits « du quotidien » dans l’organisme d’un large échantillon représentatif de la population française, et publie une étude alarmante sur l'imprégnation du public aux polluants. D’après Stéphane Mandard et Santé Publique France le 4 septembre 2019. Lire aussi Le bisphénol S, substitut du bisphénol A, est un perturbateur endocrinien aussi dangereux et Le rapport-choc de l’IGAS sur les perturbateurs endocriniens interrogent l’inaction des pouvoirs publics.

Des chercheurs analysent la présence de bisphénol A dans la nourriture, à Saint-Martin-du-Touch près de Toulouse, le 4 avril 2015. (REMY GABALDA / AFP)

Des chercheurs analysent la présence de bisphénol A dans la nourriture, à Saint-Martin-du-Touch près de Toulouse, le 4 avril 2015. (REMY GABALDA / AFP)

Bisphénols, phtalates, parabens, éthers de glycol, retardateurs de flamme bromés, composés perfluorés (PFC)… Pour la première fois, Santé publique France a mesuré la présence de ces polluants dits « du quotidien » dans l’organisme des enfants et des adultes, auprès d’un large échantillon (1 104 enfants et 2 503 adultes) représentatif de la population française.

Les résultats sont aussi édifiants qu’alarmants : ces substances omniprésentes dans les objets de la vie courante et qui sont souvent des perturbateurs endocriniens ou des cancérigènes, avérés ou suspectés, sont « présents dans l’organisme de tous les Français » et « des niveaux d’imprégnation plus élevés sont retrouvés chez les enfants ».

Cette étude inédite a été publiée mardi 3 septembre. Elle doit servir de référence à la nouvelle stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens (PE), présentée le même jour par la ministre de la santé, Agnès Buzyn, par son homologue à la transition écologique, Elisabeth Borne, et par le secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’enfance, Adrien Taquet. Les PE sont capables d’interférer avec le système hormonal et sont impliqués dans une variété de troubles et de pathologies : obésité, baisse du quotient intellectuel, cancers du système reproducteur, etc.

Etablir des valeurs de référence d’imprégnation

L’étude de Santé publique France devrait notamment permettre d’établir enfin des valeurs de référence d’imprégnation dans la population, qui existent parfois à l’étranger pour certains polluants, mais font toujours défaut en France.

Cette première grande étude de biosurveillance sera par ailleurs suivie de deux autres volets, sur les métaux et les pesticides. Pour ce premier volet, près de soixante-dix biomarqueurs ont été analysés. A quelques exceptions près, les niveaux d’imprégnation relevés sont comparables à ceux d’autres études menées à l’étranger, notamment aux Etats-Unis et au Canada.

Plusieurs hypothèses pourraient expliquer les niveaux plus élevés chez les enfants. Des contacts cutanés et de type « main-bouche », plus fréquents avec les objets du quotidien comme les jouets ou les peintures, vecteurs de bisphénols ou d’éthers de glycol (solvants) notamment. Des expositions plus importantes, par exemple, aux poussières domestiques pouvant contenir ces substances. Ou un poids relativement plus faible par rapport à leurs apports alimentaires, également contaminés par ces polluants. L’imprégnation par les bisphénols S, utilisés depuis plusieurs années comme alternatives au bisphénol A, augmente ainsi avec la consommation d’aliments préemballés dans du plastique.

Effets toxiques sur la reproduction

Mais, souligne l’étude, l’alimentation n’est pas la source d’exposition exclusive à ces substances. L’utilisation de produits cosmétiques et de soins, notamment, augmente les niveaux d’imprégnation des parabens et des éthers de glycol. Pour certains des composés de ces solvants, Santé publique France relève que les concentrations retrouvées chez les Français dépassent les « valeurs seuils sanitaires » établies à l’étranger.

Or, rappelle l’organisme, les éthers de glycol sont suspectés d’entraîner des effets toxiques sur la reproduction et le développement chez l’homme : diminution de la fertilité masculine, augmentation du risque d’avortement spontané ou encore de malformation fœtale.

La fréquence de l’aération du logement a également une influence sur les niveaux d’imprégnation pour les retardateurs de flamme bromés et les PFC, avertit Santé publique France. Logiquement, plus l’air des logements est renouvelé, moins l’imprégnation est forte.

L’organisme préconise enfin de répéter ce type d’étude, afin de suivre à la fois les évolutions des expositions des Français dans le temps et d’évaluer l’impact des politiques publiques visant à les réduire, à commencer par la nouvelle stratégie nationale sur les PE pour la période 2019-2022. Dévoilée mardi, elle ne comporte pas de mesures radicales.

« Un plan d’urgence pour protéger les populations »

L’Agence nationale de sécurité sanitaire devra établir une liste de perturbateurs endocriniens, en expertisant au moins six substances en 2020, puis neuf par an à partir de 2021. Un site Internet devrait être lancé avant la fin de l’année pour permettre au grand public de s’informer sur la présence éventuelle de PE dans les objets de la vie courante. Un autre site (Agir pour bébé) a été mis en ligne, mardi, pour donner des conseils pratiques aux jeunes parents, afin de limiter l’exposition aux produits chimiques, dont les perturbateurs endocriniens, pendant la grossesse et après la naissance.

« Un site Internet pour informer le grand public ? A l’évidence, ça ne suffit pas ! », réagit Gérard Bapt, l’ancien député socialiste et médecin à l’origine de l’interdiction du bisphénol A dans les contenants alimentaires, en 2012. Il manque des mesures concrètes et contraignantes pour en finir avec les revêtements dangereux des poêles ou les sols en PVC dans les habitations privées. » M. Bapt s’offusque également qu’à l’issue de son étude Santé publique France « ose conclure qu’on ne peut pas prédire un risque sanitaire, alors qu’il est maintenant avéré pour les perturbateurs endocriniens ».

Insuffisant aussi pour l’association Générations futures, qui a participé aux différents groupes de travail mis en place par le gouvernement pour élaborer sa nouvelle feuille de route sur les PE. Elle réclame « un plan d’urgence pour protéger les populations de ces polluants dangereux ». Pour son directeur, François Veillerette, « les ambitions de la nouvelle stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens doivent être revues à la hausse pour faire de la disparition rapide des substances pointées par Santé publique France de notre environnement une priorité de santé publique absolue ».

Le Réseau Environnement Santé (RES) demande, lui, un financement équivalent à celui du plan cancer (1,5 milliard d’euros sur cinq ans). Le RES a lancé en 2017 la charte des villes et territoires sans perturbateurs endocriniens. Deux cents communes, trois régions (Ile-de-France, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine) et trois départements (Tarn, Haute-Garonne, Bouches-du-Rhône) l’ont déjà signée.

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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 10:11

Albert Levy, architecte, urbaniste et chercheur, pointe les incohérences des pouvoirs publics qui défendent le projet d’un mégacomplexe de loisirs et de commerce au nord de Paris, tout en parlant de transition écologique et de lutte contre le réchauffement. Tribune publiée le 2 septembre 2019 par Le Monde. Lire aussi Les opposants à EuropaCity occupent le triangle de Gonesse et continuent à bloquer les travaux de la future gare.

« L’Etat veut passer en force et a démarré cet été les travaux de la gare en plein champ, à 1,7 km de toute habitation, face à des militants sur place résolus à les freiner » (Vue d'artiste du projet Europacity, méga-complexe de loisirs et de commerce porté par le français Auchan et le chinois Wanda). EUROPACITY

« L’Etat veut passer en force et a démarré cet été les travaux de la gare en plein champ, à 1,7 km de toute habitation, face à des militants sur place résolus à les freiner » (Vue d'artiste du projet Europacity, méga-complexe de loisirs et de commerce porté par le français Auchan et le chinois Wanda). EUROPACITY

La canicule du début de cet été avait une triple origine : la météo, le réchauffement climatique et l’îlot de chaleur urbain causé par la forte bétonisation et bitumisation de la région parisienne, caractérisée par un faible ratio d’espace vert par habitant, fruit d’un urbanisme inconséquent. Le thermomètre est monté jusqu’à 43 °C à Paris le 25 juillet. Il est urgent de stopper l’hyperdensification et de repenser les grands projets parisiens et franciliens poursuivis malgré les positions et plans sur le climat, la pollution, les mesures prises pour la transition énergétique.

Le projet Europacity, au nord de Paris, dans le Triangle de Gonesse (Val-d’Oise), est emblématique de cette contradiction : est prévu sur 80 hectares un projet d’un autre temps, avec un centre commercial de 230 000 m2 (500 boutiques), un parc de loisirs de 150 000 m2 (piste de ski artificiel, centre aquatique climatisé, salles de spectacle), des hôtels (2 700 lits), une zone de bureaux, etc., le tout desservi par une gare du Grand Paris Express (GPE) construite sur fonds publics. Un centre commercial de plus ruinerait ce qui reste de petits commerces des villes environnantes.

Promoteur mégalo

Ce projet pharaonique, anachronique, résulte de la coalition d’un promoteur mégalo, le groupe Auchan et son partenaire chinois Wanda, d’un architecte star danois à l’ego démesuré, Bjarke Ingels, de l’Etat, de la région et du maire PS de Gonesse médusés par un investissement de… 3,1 milliards d’euros. Comment peut-on promouvoir un pareil urbanisme dans le contexte de crise climatique et écologique actuel ?

Pourtant, la commission départementale de préservation des espaces naturels (Copenaf) est contre, l’ex-ministre Nicolas Hulot y était opposé, le plan local d’urbanisme (PLU) de Gonesse a été rejeté, la ZAC Triangle de Gonesse annulée. Mais malgré cela, l’Etat veut passer en force et a démarré cet été les travaux de la gare en plein champ, à 1,7 km de toute habitation, face à des militants sur place résolus à les freiner.

Nous voulons rappeler les incohérences des responsables politiques qui déclarent ce projet d’« utilité publique » et qui ont fait appel contre l’annulation de la ZAC, revalidée le 11 juillet, tout en parlant de transition écologique et de lutte contre le réchauffement climatique.

On constate, en Ile-de-France, un appauvrissement, voire un déclin de la biodiversité ces treize dernières années (Natureparif, 2016). Les plantes ont diminué de 20 % et les papillons de 18 % entre 2009 et 2015, la richesse des espèces a chuté de 45 % dans les grandes cultures dépourvues de bordures végétales (biotopes) contre 15 % dans celles qui en sont pourvues.

Disparition des oiseaux

Les effectifs d’oiseaux ont baissé de 30 % en onze ans en Ile-de-France, contre 17 % au niveau national, et cela s’accélère avec l’usage croissant d’insecticides neurotoxiques (néonicotinoïdes) persistants, responsables du déclin des abeilles et des insectes. Les pratiques agricoles intensives et l’étalement urbain dû à l’urbanisation galopante sont à l’origine de cette extinction des espèces dans la région.

Cela a précipité la disparition des oiseaux avec la suppression des haies, des bandes enherbées, des arbres, des fossés, des talus, des niches écologiques favorables à la diversité des espèces. Les causes se trouvent dans l’intensification des pratiques (drainage, fertilisation azotée, sélection variétale, extension des surfaces irriguées) et, surtout, dans l’usage de pesticides qui ont fortement dégradé la qualité des habitats et réduit de plus de 10 %, en moyenne, la population des oiseaux (la moitié des bruants et des pinsons, par exemple, a disparu). Ce déclin des oiseaux, des plantes, des insectes est néfaste à l’agriculture qui dépend aussi de cette biodiversité (pollinisateurs).

L’étalement urbain et l’artificialisation des sols en Ile-de-France, par la construction de routes, d’infrastructures, et le mitage pavillonnaire périurbain, responsables chaque année de la disparition de 200 hectares de terre agricole (en cinquante ans, plus de 100 000 hectares ont été engloutis), réduisent les territoires de la faune et fragmentent leurs biotopes. Par sa taille, le projet Europacity va renforcer ce processus qu’il faut inverser par deux actions.

D’une part, en faisant évoluer les pratiques agricoles vers des solutions alternatives conformément aux objectifs du plan Ecophyto du Grenelle de l’environnement qui veut limiter l’usage des pesticides de 50 % pour 2025, en développant l’agroécologie, la diversification des cultures, l’agriculture bio, l’agroforesterie, la permaculture ; utiliser la biodiversité en restaurant les habitats semi-naturels favorables à l’installation des « auxiliaires » de culture, alternative aux pesticides, pour rendre les agroécosystèmes plus résilients, rétablir des habitats refuges, des continuités/corridors écologiques à grande échelle pour faciliter leurs déplacements, selon les objectifs même du schéma régional de cohérence écologique (SRCE).

Préserver les terres arables

D’autre part, il faut limiter la bétonisation, la densification et l’artificialisation des sols en Ile-de-France pour lutter contre le dérèglement climatique et préserver les terres arables, surtout quand elles sont excellentes, comme ici, à Gonesse, et en conséquence stopper Europacity.

Ces objectifs de protection des terres arables, de la biodiversité, de transformation de l’agriculture en Ile-de-France, sont au centre même du projet alternatif Carma (Coopération pour une ambition agricole, rurale et métropolitaine d’avenir) et du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG).

Le changement climatique causé par les activités humaines émettrices de gaz à effet de serre (GES), avec pour conséquences canicules, sécheresses, inondations, diffusion d’agents pathogènes nouveaux, est aujourd’hui largement prouvé. Les effets sanitaires du stress thermique sont aussi bien connus (près de 20 000 morts en France en 2003). Les villes, par leur forme, leur densité, leur fonctionnement, leur activité, leur métabolisme, sont les principales sources d’émission de GES (80 %), 20 % des émissions restantes venant, en France, de l’agriculture (fertilisation des sols et élevage).

Le changement climatique n’est qu’une facette du changement global caractérisé par l’érosion de la biodiversité qu’une hausse de plus de 1,5 °C finirait de dévaster. On sait que les écosystèmes en bon état de conservation contribuent à la lutte climatique (captage et stockage du COatmosphérique par les sols et la biomasse). Une double politique s’avère nécessaire d’atténuation par transition énergétique vers l’objectif zéro carbone et d’adaptation aux conséquences du dérèglement climatique par un alterurbanisme fondé sur/avec la nature (végétalisation).

Plusieurs pistes possibles

L’agriculture de la région Ile-de-France, responsable de 7 % des émissions de GES, se distingue par une forte mécanisation sur de grandes exploitations peu favorables à la biodiversité, et l’élevage y est faible (7 % des exploitations), l’atténuation des émissions de GES dans l’agriculture passe surtout par la diminution des intrants chimiques fertilisants et la production d’énergie renouvelable (méthanisation, éolien…)

Au total, plusieurs pistes sont possibles : encourager la diversification des cultures (légumineuses), protéger et développer les habitats favorables à la biodiversité (fossés, haies, arbres, bosquets, mares, lisières…), renforcer le stockage du carbone dans les sols et la biomasse par des prairies, introduire des arbres dans les cultures pour favoriser la fertilité biologique des sols et réguler leur humidité.

La région a signé le 20 mars, la charte du RES (Réseau environnement santé), « Villes et territoires sans perturbateurs endocriniens », devenant ainsi la première région française à s’engager contre l’usage des substances chimiques toxiques, en respectant ses cinq points, dont les deux premiers qui exigent de « restreindre et éliminer à terme l’usage des produits phytosanitaires et biocides qui contiennent des perturbateurs endocriniens et accompagner les habitants dans cette démarche », et de « réduire l’exposition aux perturbateurs endocriniens en développant la consommation d’aliments biologiques ».

Plus de deux cents villes et territoires ont signé cette charte, dont Paris. Les effets sanitaires des perturbateurs endocriniens (PE) sont connus : baisse de la fécondité masculine et des naissances masculines, anomalies dans les organes reproducteurs mâles, problèmes de fertilité des femmes, puberté précoce, cancers du sein et de la prostate, maladies immunitaires et auto-immunes, maladies neurodégénératives, obésité, diabète… Ils sont responsables d’une crise sanitaire d’ampleur épidémique selon l’OMS.

92 % des cours d’eau contaminés

La région veut s’engager dans la production d’une alimentation saine, sans PE, et le Plan régional santé environnement 3e génération (PRSE3) a fait de la santé environnementale un enjeu majeur de santé publique, de la lutte contre les PE une grande cause régionale, avec la suppression totale des pesticides utilisés par l’agriculture intensive et néfastes pour la biodiversité, la santé des agriculteurs et plus largement des consommateurs.

De plus, une étude menée en 2015 par le commissariat général au développement durable (CGDD) a révélé que 92 % des cours d’eau et nappes phréatiques sont contaminés par ces pesticides. Avec son pacte agricole, la région voudrait bannir ces intrants chimiques à l’horizon 2030 en déployant une agroécologie à grande échelle dénuée de tout produit phytosanitaire, une agriculture bio, sans PE. La stratégie régionale pour la biodiversité voudrait également diminuer les effets des PE sur les écosystèmes.

Là encore, le projet Carma, qui se pose à la fois comme une alternative dans la région à l’artificialisation des sols et à l’agriculture intensive, pour la production d’une alimentation saine, s’intègre totalement dans ces objectifs qui lient santé des écosystèmes et santé humaine.

Ces arguments, en faveur du projet agricole Carma, démontrent les incohérences des pouvoirs publics et de la planification régionale qui soutiennent le projet Europacity, à l’heure de la crise écologique et du débat sur le climat.

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1 septembre 2019 7 01 /09 /septembre /2019 09:47

L’ancien membre de l’Internationale situationniste explique pourquoi, afin d’abolir la civilisation marchande, il est préférable de miser sur un « pacifisme insurrectionnel », plutôt que sur la tactique de lutte du black bloc. Propos recueillis par Nicolas Truong pour Le Monde le 29 août 2019.              Lire aussi Vers une civilisation de la gratuité et Violences sexuelles, violence à la Terre, une même culture et.

Publié par Gabriella Giudici le 4 juillet 2013 sur son blog Philosophie et sciences humaines

Publié par Gabriella Giudici le 4 juillet 2013 sur son blog Philosophie et sciences humaines

Né en 1934 à Lessines en Belgique, Raoul Vaneigem est l’auteur du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, paru en 1967. Il a récemment publié Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande (Rivages, 2018) et vient de faire paraître Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande (Libertalia, 96 pages, 8 euros). L’ancien membre de l’Internationale situationniste se félicite de la multiplication des mouvements populaires – comme celui des « gilets jaunes » – lancés par un peuple qui « a décidé de n’avoir d’autre guide que lui-même ». Un plaidoyer pour une autogestion de la vie quotidienne, inspirée de l’expérience zapatiste.

Quelle est la nature de la mutation – ou de l’effondrement – en cours ? En quel sens la fin d’un monde n’est-elle pas la fin du monde, mais le début d’un nouveau ? Et quelle est cette civilisation que vous voyez, timidement, poindre sur les décombres de l’ancienne ?

Bien qu’ayant échoué à mettre en œuvre le projet d’une autogestion de la vie quotidienne, le Mouvement des occupations, qui fut la tendance la plus radicale de Mai 68, pouvait néanmoins se prévaloir d’un acquis d’une importance considérable. Il avait suscité une prise de conscience qui allait marquer un point de non-retour dans l’histoire de l’humanité. La dénonciation massive du welfare state (État-providence) – de l’état de bien-être consumériste, du bonheur vendu à tempérament – avait porté un coup mortel à des vertus et à des comportements imposés depuis des millénaires et passant pour d’inébranlables vérités : le pouvoir hiérarchique, le respect de l’autorité, le patriarcat, la peur et le mépris de la femme et de la nature, la vénération de l’armée, l’obédience religieuse et idéologique, la concurrence, la compétition, la prédation, le sacrifice, la nécessité du travail.

L’idée s’est alors fait jour que la vraie vie ne pouvait se confondre avec cette survie qui ravale le sort de la femme et de l’homme à celui d’une bête de somme et d’une bête de proie. Cette radicalité, on a cru qu’elle avait disparu, balayée par les rivalités internes, les luttes de pouvoir, le sectarisme contestataire ; on l’a vue étouffée par le gouvernement et par le Parti communiste, dont ce fut la dernière victoire. Elle fut surtout, il est vrai, dévorée par la formidable vague d’un consumérisme triomphant, celui-là même que la paupérisation croissante assèche aujourd’hui lentement mais sûrement.

Et pourtant, malgré la récupération et le long étouffement de ce mouvement d’émancipation, quelque chose était en train d’advenir ?

C’était oublier que l’incitation forcenée à consommer portait en elle la désacralisation des valeurs anciennes. La libération factice, prônée par l’hédonisme de supermarché, propageait une abondance et une diversité de choix qui n’avaient qu’un inconvénient, celui de se payer à la sortie. De là naquit un modèle de démocratie où les idéologies s’effaçaient au profit de candidats dont la campagne promotionnelle était menée selon les techniques publicitaires les plus éprouvées. Le clientélisme et l’attrait morbide du pouvoir achevèrent de ruiner une pensée dont le dernier gouvernement en date ne craint pas d’exhiber l’effarant délabrement.

Cinq décennies ont fait oublier que sous la conscience prolétarienne, laminée par le consumérisme, se manifestait une conscience humaine dont un long assoupissement n’a pas empêché la soudaine résurgence. La civilisation marchande n’est plus que le cliquetis d’une machine qui broie le monde pour le déchiqueter en profits boursiers. Tout se grippe par le haut. Ce qui naît par le bas, ce qui prend sa substance dans le corps social, c’est un sens de l’humanité, une priorité de l’être. Or l’être n’a pas sa place dans la bulle de l’avoir, dans les rouages de la mondialisation affairiste. Que la vie de l’être humain et le développement de sa conscience affirment désormais leur priorité dans l’insurrection en cours est ce qui m’autorise à évoquer la naissance d’une civilisation où, pour la première fois, la faculté créatrice inhérente à notre espèce va se libérer de la tutelle oppressive des dieux et des maîtres.

Depuis 1967, vous ne cessez de décrire l’agonie de la civilisation marchande. Pourtant, celle-ci perdure et se développe chaque jour davantage à l’ère du capitalisme financier et numérique. N’êtes-vous pas prisonnier d’une vision progressiste (ou téléologique) de l’histoire que vous partagez avec le néolibéralisme (tout en le combattant) ?

Je n’ai que faire des étiquettes, des catégories et autres tiroirs de rangement du spectacle. L’inconvénient d’un système qui se grippe, c’est que son dysfonctionnement peut durer longtemps. Nombre d’économistes n’en finissent pas de pousser des cris d’orfraie dans l’attente d’un krach financier inéluctable. Catastrophisme ou non, l’implosion de la bulle monétaire est dans l’ordre des choses.

L’heureux effet d’un capitalisme qui continue d’enfler à en crever, c’est qu’à l’instar d’un gouvernement qui au nom de la France réprime, condamne, mutile, éborgne et appauvrit le peuple français, il incite ceux d’en bas à défendre avant toute chose leur existence quotidienne. Il stimule la solidarité locale, il encourage à répondre par la désobéissance civile et par l’auto-organisation à ceux qui rentabilisent la misère, il invite à reprendre en mains la res publica, la chose publique ruinée chaque jour davantage par l’escroquerie des puissances financières. Que les intellectuels débattent des concepts à la mode dans les tristes arènes de l’égotisme, c’est leur droit.

On me permettra de m’intéresser davantage à la créativité qui va, dans les villages, les quartiers, les villes, les régions, réinventer l’enseignement bousillé par la fermeture des écoles et par l’éducation concentrationnaire ; restaurer les transports publics ; découvrir de nouvelles sources d’énergie gratuite ; propager la permaculture en renaturant les terres empoisonnées par l’industrie agroalimentaire ; promouvoir le maraîchage et une nourriture saine ; fêter l’entraide et la joie solidaire. La démocratie est dans la rue, non dans les urnes.

Parler de « totalitarisme démocratique » ou de « cupidité concentrationnaire » à propos de notre monde est-il une façon adéquate de décrire la réalité ou bien de la surenchère révolutionnaire ?

Dénoncer les oppresseurs et les manipulateurs ne me paraît plus nécessaire, tant le mensonge est devenu évident. Le premier venu dispose de ce que l’on pourrait appeler « l’échelle de Trump » pour mesurer le niveau de déficience mentale des falsificateurs, sans recourir au jugement moral. Mais l’important n’est pas là. Il a fallu des années de décervelage pour que Goebbels puisse estimer que « plus un mensonge est gros, mieux il passe ». Qui a aujourd’hui sous les yeux l’état du secteur hospitalier et dans les oreilles les promesses d’améliorations ministérielles n’a aucune peine à comprendre que traiter le peuple en ramassis d’imbéciles ne fait que souligner le ravage psychopathologique des gens de pouvoir.

Je n’ai d’autre choix que miser sur la vie. Je veux croire qu’il existe sous le rôle et la fonction de flic, de juge, de procureur, de journaliste, de politique, de manipulateur, de tribun, d’expert en subversion, un être humain qui supporte de plus en plus mal l’absence d’authenticité vécue à laquelle le condamne l’aliénation du mensonge lucratif.

Le souci de surenchère, de plus-value m’est étranger. Je ne suis ni chef, ni gestionnaire d’un groupe, ni gourou, ni maître à penser. Je sème mes idées sans me préoccuper du sol fertile ou stérile où elles tomberont. En l’occurrence, j’ai tout simplement lieu de me réjouir de l’apparition d’un mouvement qui n’est pas populiste – comme le souhaiteraient les fauteurs d’un chaos propice aux magouilles – mais qui est un mouvement populaire, décrétant dès le départ qu’il refuse les chefs et les représentants autoproclamés. Voilà qui me rassure et me conforte dans la conviction que mon bonheur personnel est inséparable du bonheur de tous et de toutes.

Pourquoi un face-à-face stérile entre « gauchisme paramilitaire » et « hordes policières » s’est-il instauré, notamment depuis les manifestations contre la loi travail ? Et comment en sortir ?

Les technocrates s’obstinent avec un tel cynisme à tourmenter le peuple comme une bête prise au piège de leur impuissance arrogante, qu’il faut s’étonner de la modération dont fait preuve la colère populaire. Le black bloc est l’expression d’une colère que la répression policière a pour mission d’attiser. C’est une colère aveugle dont les mécanismes du profit mondial ont aisément raison. Briser des symboles n’est pas briser le système. Pire qu’une sottise, c’est un assouvissement hâtif, peu satisfaisant, frustrant, c’est le dévoiement d’une énergie qui serait mieux venue dans l’indispensable construction de communes autogérées.

Je ne suis solidaire d’aucun mouvement paramilitaire et je souhaite que le mouvement des « gilets jaunes » en particulier et de la subversion populaire en général ne se laisse pas entraîner par une colère aveugle où s’enliseraient la générosité du vivant et sa conscience humaine. Je mise sur l’expansion du droit au bonheur, je mise sur un « pacifisme insurrectionnel » qui ferait de la vie une arme absolue, une arme qui ne tue pas.

Le mouvement des « gilets jaunes » est-il un mouvement révolutionnaire ou réactionnaire ?

Le mouvement des « gilets jaunes » n’est que l’épiphénomène d’un bouleversement social qui consacre la ruine de la civilisation marchande. Il ne fait que commencer. Il est encore sous le regard hébété des intellectuels, de ces débris d’une culture sclérosée, qui tinrent si durablement le rôle de conducteur du peuple et n’en reviennent pas d’être virés du jour au lendemain. Eh bien le peuple a décidé de n’avoir d’autre guide que lui-même. Il va tâtonner, balbutier, errer, tomber, se relever mais il a en lui cette lumière du passé, cette aspiration à une vraie vie et à un monde meilleur que les mouvements d’émancipation, jadis réprimés, pilés, écrasés ont, dans leur élan brisées, confiées à notre présent pour les reprendre à la source et en parachever le cours.

Votre conception de l’insurrection est à la fois radicale (refus de dialoguer avec l’État, justification du sabotage, etc.) et mesurée (refus de la lutte armée, de la colère réduite à la casse, etc.). Quelle est votre éthique de l’insurrection ?

Je ne vois, après la flambée de Mai 68, d’autres insurrections que l’apparition du mouvement zapatiste au Chiapas, l’émergence d’une société communaliste au Rojava et, oui, dans un contexte très différent, la naissance et la multiplication de ZAD, de zones à défendre où la résistance d’une région à l’implantation de nuisances a créé une solidarité du « vivre-ensemble ». J’ignore ce que signifie une éthique de l’insurrection. Nous sommes seulement confrontés à des expériences pleines de joies et de fureurs, de développements et de régressions. Parmi les questionnements, deux me paraissent indispensables. Comment empêcher le déferlement des soudards étatiques dévastant des lieux de vie où la gratuité s’accorde mal avec le principe du profit ? Comment éviter qu’une société, qui prône l’autonomie individuelle et collective, laisse se reconstituer en son sein la vieille opposition entre des gens de pouvoir et une base trop peu confiante en ses potentialités créatrices ?

Ni patriarcat ni matriarcat, dites-vous. Pourquoi faut-il aller au-delà du virilisme et du féminisme ? Et qu’entendez-vous par l’instauration de la « prééminence acratique de la femme » ?

Le piège du dualisme, c’est qu’il empêche le dépassement. Je n’ai pas lutté contre le patriarcat pour que lui succède un matriarcat, qui est la même chose à l’envers. Il y a du masculin chez la femme et du féminin chez l’homme, voilà une gamme assez ample pour que la liberté du désir amoureux y module à loisir. Ce qui me passionne chez l’homme et chez la femme, c’est l’être humain. On ne me fera pas admettre que l’émancipation de la femme consiste à accéder à ce qui a rendu le mâle si souvent méprisable : le pouvoir, l’autorité, la cruauté guerrière et prédatrice. Une femme ministre, chef d’État, flic, affairiste ne vaut guère mieux que le mâle qui l’a tenue pour moins que rien.

En revanche, il serait temps de s’aviser qu’il existe une relation entre l’oppression de la femme et l’oppression de la nature. Elles apparaissent l’une et l’autre lors du passage des civilisations pré-agraires à la civilisation agro-marchande des États-cités. Il m’a semblé que la société qui s’esquisse aujourd’hui devait, en raison d’une nouvelle alliance avec la nature, marquer la fin de l’antiphysis (de l’anti-nature) et, partant, reconnaître à la femme la prépondérance « acratique », c’est-à-dire sans pouvoir, dont elle jouissait avant l’instauration du patriarcat (j’ai emprunté le mot au courant libertaire espagnol des acrates.)

« La commune révoque le communautarisme », écrivez-vous. Qu’est-ce qui vous permet de penser qu’une fois l’âge de l’autogestion de la vie advenu, les problèmes sociaux (rapport de domination de toutes sortes, misogynie, identitarisme, etc.) seront résolus ? En quoi l’émergence d’un nouveau style de vie mettrait à l’abri de l’égoïsme, du pouvoir et des préjugés ?

Rien n’est jamais acquis mais la conscience humaine est un puissant moteur de changement. Lors d’une conversation avec le « sous-commandant insurgé » Moises, dans la base zapatiste de La Realidad, au Chiapas, celui-ci expliquait : « Les Mayas ont toujours été misogynes. La femme était un être inférieur. Pour changer cela, nous avons dû insister pour que les femmes acceptent d’exercer un mandat dans la “junte de bon gouvernement”, où sont débattues les décisions des assemblées. Aujourd’hui, leur présence est très importante, elles le savent et il ne viendrait plus à un homme l’idée de les traiter de haut. »

On a toujours identifié le progrès au progrès technique qui, de Gilgamesh à nos jours, est gigantesque. En revanche si l’on en juge par l’écart entre la population des premières cités-États et les peuples aujourd’hui soumis aux lois du profit, le progrès du sort réservé à l’humain est, tout aussi incontestablement, infime. Peut-être le temps est-il venu d’explorer les immenses potentialités de la vie et de privilégier enfin le progrès non de l’avoir mais de l’être.

En quoi le zapatisme est-il l’une des tentatives les plus réussies de l’autogestion de la vie quotidienne ?

Comme le disent les zapatistes : « Nous ne sommes pas un modèle, nous sommes une expérience. » Le mouvement zapatiste est né d’une collectivité paysanne maya. Il n’est pas exportable, mais il est permis de tirer des leçons de la nouvelle société dont il tente de jeter les bases. La démocratie directe postule l’offre de mandataires qui, passionnés par un domaine particulier, proposent de mettre leur savoir à la disposition de la collectivité. Ils sont délégués, pour un temps limité, à la « junte de bon gouvernement » où ils rendent compte aux assemblées du résultat de leurs démarches.

La mise en commun des terres a eu raison des conflits, souvent sanglants, qui mettaient aux prises les propriétaires de parcelles. L’interdiction de la drogue dissuade l’intrusion des narcotrafiquants, dont les atrocités accablent une grande partie du Mexique. Les femmes ont obtenu l’interdiction de l’alcool, qui risquait de raviver les violences machistes dont elles furent longtemps victimes.

L’Université de la Terre de San Cristobal dispense un enseignement gratuit des métiers les plus divers. Aucun diplôme n’est délivré. Les seules exigences sont le désir d’apprendre et l’envie de propager partout son savoir. Il y a là une simplicité capable d’éradiquer la complexité bureaucratique et la rhétorique abstraite qui nous arrachent à nous-mêmes à longueur d’existence. La conscience humaine est une expérience en cours.

Le climat se réchauffe, la biodiversité s’érode et l'Amazonie brûle. La lutte contre la dévastation de la nature qui mobilise une partie de la population mondiale et de sa jeunesse peut-elle être un des leviers de « l’insurrection pacifiste » que vous prônez ?

L’incendie de la forêt amazonienne fait partie du vaste programme de désertification que la rapacité capitaliste impose aux États du monde entier. Il est pour le moins dérisoire d’adresser des doléances à ces États qui n’hésitent pas à dévaster leurs propres territoires nationaux au nom de la priorité accordée au profit. Partout les gouvernements déforestent, étouffent les océans sous le plastique, empoisonnent délibérément la nourriture.

Gaz de schiste, ponctions pétrolières et aurifères, enfouissement de déchets nucléaires ne sont qu’un détail en regard de la dégradation climatique qu’accélère chaque jour la production de nuisances par des entreprises qui sont près de chez nous, à portée de main du peuple qui en est victime. Les gouvernants obéissent aux lois de Monsanto et accusent d’illégalité un maire qui interdit les pesticides sur le territoire de sa commune. On lui impute le crime de préserver la santé des habitants. Voilà où le combat se situe, à la base de la société, là où la volonté d’un mieux-vivre jaillit de la précarité des existences.

Dans ce combat, le pacifisme n’est pas de mise. Je veux lever ici toute ambiguïté. Le pacifisme risque de n’être qu’une pacification, un humanitarisme prônant le retour à la niche des résignés. Par ailleurs, rien n’est moins pacifique qu’une insurrection, mais rien n’est plus odieux que ces guerres menées par le gauchisme paramilitaire et dont les chefs s’empressent d’imposer leur pouvoir au peuple qu’ils se vantaient d’affranchir. Pacifisme sacrificiel et intervention armée sont les deux termes d’une contradiction à dépasser. La conscience humaine aura progressé de façon appréciable lorsque les tenants du pacifisme bêlant auront compris qu’ils donnent à l’État le droit de matraque et de mensonge chaque fois qu’ils se prêtent au rituel des élections et vont choisir, selon les libertés de la démocratie totalitaire, des représentants qui ne représentent qu’eux-mêmes, plébiscitant des intérêts publics qui deviendront des intérêts privés.

Quant aux tenants d’une colère vengeresse, on peut espérer que, lassés des jeux de rôles mis en scène par les médias, ils apprennent et s’emploient à porter le fer à l’endroit où les coups atteignent vraiment le système : le profit, la rentabilité, le portefeuille. Propager la gratuité est l’aspiration la plus naturelle de la vie et de la conscience humaine dont elle nous a accordé le privilège. L’entraide et la solidarité festive dont fait montre l’insurrection de la vie quotidienne sont une arme dont aucune arme qui tue ne viendra à bout. Ne jamais détruire un homme et ne jamais cesser de détruire ce qui le déshumanise. Anéantir ce qui prétend nous faire payer le droit imprescriptible au bonheur. Utopie ? Tournez la question comme vous voulez. Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible ou de ramper comme des larves sous le talon de fer qui nous écrase.

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31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 10:46

Appeler à une alliance impossible entre écologie et capitalisme, c’est accélérer la chute. Une tribune de Jérôme Gleizes publiée dans Politis le 29 août 2019. Lire aussi Il faut immédiatement mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle, Une Biorégion Ile-de-France résiliente en 2050 et De l’impuissance des politiques à l’effondrement écologique.

Le thème de l’effondrement est le nouveau sujet écologiste à la mode, abondamment traité par les médias. L’enjeu d’un possible effondrement de nos sociétés est sérieux. Yves Cochet le définit comme « un processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi (1) ».

La question est d’ailleurs très bien documentée scientifiquement. Jared Diamond l’a popularisée en 2005 avec son livre Effondrement, dans lequel il décrit précisément des chutes de civilisations comme à l’île de Pâques ou chez les Mayas. En 2012, la revue Nature publie un article décrivant les différents scénarios d’effondrement de la biosphère (2). Cette thématique a même suscité un nouveau domaine de recherche, la collapsologie. L’effondrement à venir est donc un fait objectivé (3). Les différentes armées dans le monde (Allemagne, États-Unis, Royaume-Uni, France…) s’y préparent depuis longtemps. En 2003, le département de la Défense américaine a publié un rapport qui examine les implications des dérèglements environnementaux sur la sécurité nationale ainsi que les risques de déstabilisations locales et internationales.

De l’extrême droite à l’extrême gauche, le sujet est débattu. Entre ceux qui voient la possibilité de développer une société débarrassée des populations surnuméraires grâce à un survivalisme guerrier et ceux qui imaginent la fin du capitalisme, les interprétations sont multiples. Mais une vision s’impose : l’urgence de la situation nécessiterait de dépasser le clivage gauche-droite pour une action au-delà des partis.

Or il faut lier résilience et impératif de justice sociale. La question sociale ne doit pas être secondaire, mais centrale. L’humanité va se trouver confrontée à un moment singulier de son histoire, au risque de sa disparition ou, plus exactement, de l’implosion de ses sociétés du fait d’un accroissement exponentiel des inégalités entre une minorité qui pourra se replier sur elle-même et gérer la pénurie et le dérèglement des écosystèmes, et une majorité confrontée à une lutte sans merci pour sa survie. La minorité, propriétaire de ressources devenues rares, privatisera la violence légitime pour se garantir la possibilité de vivre « comme avant ».

Plus que jamais, il faut engager un combat qui ne doit pas se réduire à des discours et actions sur l’adaptation. Réduire les inégalités et maîtriser son environnement est la seule manière d’assurer l’émancipation de la plus grande partie de l’humanité. Ne pas le faire, se contenter d’un appel à une alliance impossible entre une transition écologique douce et un capitalisme rénové, c’est accélérer le processus qui nous conduira sans nul doute à la chute douloureuse et violente de nos sociétés. Nous en serons les premières victimes, à nous donc de réagir maintenant en mettant en place des politiques radicalement écologistes.

(1) « Faire société face à l’effondrement », sur www.institutmomentum.org, 4 juin 2016.

(2) « From approaching a state shift in Earth’s biosphere », A. D. Barnosky et al., Nature, n° 7401, p. 52-58.

(3) Pour aller plus loin, voir « Effondrement ou bifurcation ? », Le Bruit des arbres.

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